Recevoir le monde : la puissance sensitive
Après avoir vu comment la vie corporelle se reçoit, cet article explore comment le monde extérieur est perçu — par les sens externes et les sens internes qui unifient, conservent et interprètent ce qui est perçu.

1. Une connaissance du particulier sensible Avec la puissance sensitive, le vivant ne se contente plus d'entretenir son propre corps : il reçoit en lui quelque chose du monde extérieur. Son objet est la réalité corporelle en tant qu'elle peut être perçue ici et maintenant. Voir cette couleur, entendre cette voix ou sentir cette chaleur sont des actes de connaissance, mais d'une connaissance liée à un organe corporel et à une chose particulière. (Somme théologique, I, q. 78, a. 1 et a. 3.)
Les cinq sens externes sont ordonnés à des qualités sensibles différentes : la vue à la couleur, l'ouïe au son, l'odorat à l'odeur, le goût à la saveur et le toucher à diverses qualités corporelles. Leur diversité n'est pas un éparpillement accidentel : elle permet au vivant de recevoir le réel selon plusieurs dimensions complémentaires.
2. Les sens internes : unifier, conserver et interpréter La sensation ne s'achève pas dans la réception isolée d'une couleur ou d'un son. Saint Thomas distingue des sens internes qui rendent possible une expérience sensible unifiée. Le sens commun distingue et rassemble les données des sens externes ; l'imagination conserve les formes sensibles en l'absence de leur objet ; l'estimative chez l'animal, appelée cogitative chez l'homme, saisit des significations concrètes comme l'utile, le nuisible, l'ami ou l'ennemi ; la mémoire sensible conserve ces significations sous la raison du passé. (Somme théologique, I, q. 78, a. 4.)
Ces puissances expliquent qu'une personne ne réagisse pas seulement à ce qui est immédiatement présent. Une image conservée, un souvenir douloureux ou la signification attribuée à un visage peuvent déjà préparer une attirance, une crainte ou une décision. La vie intérieure commence ainsi à s'organiser bien avant le raisonnement explicite.
3. Percevoir n'est pas encore désirer Il faut pourtant distinguer l'appréhension sensible de l'appétit. Les sens présentent une réalité ; l'appétit incline vers elle comme vers un bien ou loin d'elle comme devant un mal ; la locomotion permet éventuellement de la poursuivre ou de l'éviter extérieurement. Ces actes se répondent, mais ils ne relèvent pas d'une seule puissance. C'est précisément pourquoi saint Thomas distingue le sensitif, l'appétitif et le locomoteur comme trois familles. (Somme théologique, I, q. 78, a. 1.)
Cette distinction est importante pour le discernement. Une image peut surgir sans avoir été voulue ; une émotion peut suivre cette image ; la volonté peut ensuite consentir, résister ou différer l'action. Confondre ces moments conduirait soit à culpabiliser toute réaction spontanée, soit à traiter tout mouvement intérieur comme une décision déjà prise.
4. Les sens comme ouverture au réel Les sens donnent accès au monde créé. Le regard peut consommer des images ou apprendre à contempler ; l'ouïe se nourrir de bruit ou devenir capable d'écoute. Leur purification est un réapprentissage de l'attention : recevoir la beauté comme un signe et non comme une possession, aimer le créé selon sa juste mesure.
5. Du sensible à l'intelligible Les sens fournissent à l'intelligence la matière de sa connaissance. Une imagination envahie ou une mémoire constamment excitée rendent le recueillement difficile ; des sens ordonnés apportent au contraire un monde réel à comprendre. L'être humain connaît et aime dans l'unité du corps et de l'âme, et le salut vise l'accomplissement de toute la personne. (Catéchisme de l'Église catholique, nos 362-368.)
Pour discerner Mes sens me conduisent-ils habituellement à l'attention et à la rencontre, ou à la dispersion et à la possession ? Quelle image ou quel souvenir influence actuellement mon regard sur une situation ? Ai-je confondu une perception ou une réaction spontanée avec un consentement volontaire ?