Connaître le vrai : la puissance intellective
Cet article aborde la dernière des cinq puissances thomistes : l’intelligence, capable de connaître l’universel et le vrai, et sa relation à la volonté qui choisit et commande.

1. De la chose particulière à l'universel L'intelligence humaine ne reçoit pas seulement cette chose particulière, ici et maintenant. À partir de l'expérience sensible, elle saisit ce qu'est une chose, forme des concepts, compare, raisonne et juge. Elle atteint ainsi l'universel sans cesser de dépendre, dans la vie présente, de l'expérience concrète.
Saint Thomas définit la vérité comme l'accord de l'intelligence avec la réalité. Connaître vraiment ne signifie pas fabriquer le réel selon ses préférences, mais se laisser instruire par ce qui est. (Somme théologique, I, q. 16, a. 1.) Cette ouverture au vrai rend l'homme capable d'interroger le sens de son existence et de s'élever vers la connaissance de Dieu.
Dire que l'intelligence caractérise l'homme ne signifie pas qu'elle appartienne exclusivement à lui dans tout l'ordre de la création ; la tradition chrétienne reconnaît aussi l'existence d'intelligences spirituelles. Cela signifie que, parmi les êtres corporels, l'homme se distingue par une âme rationnelle capable de vérité universelle et de choix libre.
2. Intellect possible et intellect agent Pour rendre compte de la connaissance intellectuelle, saint Thomas distingue dans la faculté intellective deux puissances complémentaires. L'intellect possible est la capacité de recevoir les formes intelligibles et de devenir connaissant en acte. L'intellect agent rend intelligible ce qui est contenu dans les images sensibles en l'abstrayant de leurs conditions particulières. Il ne s'agit pas de deux esprits ou de deux personnes en l'homme, mais de deux principes complémentaires d'une même opération de connaissance. (Somme théologique, I, q. 79, a. 2-4.)
L'abstraction n'est donc pas une fuite hors du réel. L'intelligence travaille à partir des images fournies par les sens afin de saisir une nature ou une signification universelle. Elle revient ensuite au concret pour juger cette situation singulière. La connaissance humaine demeure ainsi à la fois corporelle dans son point de départ et spirituelle dans son acte intellectuel. (Somme théologique, I, q. 84, a. 6-7.)
3. Juger, raisonner et discerner Comprendre un concept ne suffit pas. L'intelligence compose et divise, affirme ou nie, puis raisonne d'une vérité connue vers une autre. Dans l'ordre pratique, elle délibère sur les moyens qui conduisent à une fin. La prudence perfectionne cette raison pratique en lui permettant de discerner l'action juste dans une situation concrète.
Le discernement spirituel ne constitue donc pas une faculté supplémentaire ni une intuition dispensée de vérification. Il mobilise l'intelligence, l'expérience, l'enseignement reçu, les vertus, l'écoute des mouvements intérieurs et la grâce. Il examine les faits, les interprétations, les fins recherchées, les moyens choisis et les fruits prévisibles.
4. La mémoire dans deux vocabulaires La mémoire sensible appartient aux sens internes. La connaissance intellectuelle, quant à elle, est conservée par l'intelligence. Cependant, de nombreux auteurs spirituels parlent de « mémoire » dans un sens plus large pour désigner la puissance intérieure qui se souvient de Dieu et recueille l'histoire personnelle devant lui.
Cette différence de vocabulaire explique que saint Jean de la Croix puisse parler de l'entendement, de la mémoire et de la volonté comme de trois puissances spirituelles, tandis que saint Thomas distingue techniquement l'intelligence et l'appétit intellectif. Il ne s'agit pas nécessairement d'une contradiction, mais de deux cadres d'analyse qu'il convient de ne pas confondre.
5. L'intelligence et la volonté coopèrent La volonté n'est pas une partie de la puissance intellective : elle appartient à l'appétitif. Pourtant, les deux puissances sont inséparables dans la vie rationnelle. L'intelligence présente et juge le bien ; la volonté adhère, refuse, choisit et commande ; la volonté peut aussi orienter l'attention de l'intelligence vers une recherche. Leur relation n'est donc ni une juxtaposition ni la domination absolue de l'une sur l'autre.
La liberté ne consiste pas seulement à pouvoir choisir entre des contraires. Elle s'accomplit dans la capacité de reconnaître le vrai bien et de s'y porter sans contrainte intérieure désordonnée. Une intelligence éclairée sans volonté droite peut servir la rationalisation ; une volonté fervente sans intelligence formée risque de confondre générosité et précipitation.
6. Purifier la pensée et le jugement La purification de l'intelligence commence lorsque l'homme cesse de croire que toute pensée spontanée est vraie. Il examine ce qui traverse son esprit, distingue le fait de l'interprétation, accepte la correction et confronte ses jugements à l'Évangile, à la réalité et à une parole sage.
« Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour discerner quelle est la volonté de Dieu. » — Rm 12, 2, traduction liturgique AELF
L'intelligence purifiée ne devient pas méfiante envers toute pensée. Elle devient humble, attentive et enseignable. Elle apprend aussi sa propre limite : elle peut parler justement de Dieu, mais elle ne peut contenir le mystère divin dans ses concepts.
7. Une seule âme, plusieurs puissances Les cinq familles ne découpent pas la personne en compartiments. Elles sont les principes d'opérations différentes d'un même vivant. Un simple acte de service peut toutes les engager : le corps vivant fournit l'énergie ; les sens perçoivent la situation ; les sens internes en reconnaissent la signification concrète ; l'appétit est touché par le bien à accomplir ; l'intelligence juge ce qui convient ; la volonté choisit ; la locomotion réalise le geste.
La hiérarchie des puissances indique un ordre de fonctions et d'objets, non une échelle de sainteté. Les puissances dites inférieures opèrent par un organe corporel et portent sur le particulier ; l'intelligence et la volonté atteignent l'universel sans organe propre à leur acte. Cette distinction est métaphysique, non morale. Aucune puissance n'est bonne ou mauvaise en elle-même ; chacune peut être ordonnée à la sainteté dans les actes qu'elle contribue à produire. (Somme théologique, I, q. 75, a. 2-3 ; q. 78, a. 1.)
Les puissances supérieures ne rendent donc pas les autres inutiles. L'intelligence reçoit des sens la matière de sa connaissance ; la volonté agit dans le monde à travers un corps. Inversement, l'appétit sensible a besoin d'être guidé par la raison. Saint Thomas parle à ce sujet d'un gouvernement « politique » plutôt que « despotique » : la sensibilité conserve ses mouvements propres et peut résister. (Somme théologique, I, q. 81, a. 3 ; q. 84, a. 6-7.) L'unification spirituelle accorde ainsi le corps qui se donne, les sens qui contemplent, les passions qui soutiennent le courage, l'intelligence qui discerne et la volonté qui choisit.
Pour discerner Dans une difficulté récente, ai-je distingué les faits de l'interprétation que j'en ai donnée ? Quelle vérité ai-je du mal à accueillir parce qu'elle contrarie mon désir ou mon image de moi ? Est-ce que je méprise mon corps, mes sens ou mes passions, ou est-ce que je les laisse gouverner sans discernement ?