Chemins de foi← Retour aux textes
Série · 6/12

La grâce et les vertus

Après avoir parcouru les cinq puissances de l’âme, cet article montre comment la grâce et les vertus — théologales et cardinales — viennent les élever et les perfectionner de l’intérieur.

25 mai 20268 min de lecture
Illustration de l’article « La grâce et les vertus »

1. La grâce à la racine, les vertus dans les puissances La grâce sanctifiante et les vertus ne doivent pas être confondues. Saint Thomas situe la grâce dans l'essence de l'âme : elle est une participation créée à la vie divine, principe intérieur d'une existence nouvelle. Les vertus infuses, quant à elles, perfectionnent les puissances afin que la personne puisse poser des actes proportionnés à cette vie reçue. La grâce est donc la racine ; les vertus disposent l'intelligence, la volonté et les appétits à porter du fruit. (Somme théologique, I-II, q. 110, a. 2-4 ; I-II, q. 56, a. 1.)

Une vertu n'est ni une puissance supplémentaire ni un acte isolé. Elle est une disposition stable qui perfectionne une puissance en vue de bien agir. On parlera donc plus exactement de l'inhérence d'une vertu dans une puissance, de la perfection de cette puissance par la vertu et de l'unification de la personne par leurs actes conjoints, plutôt que d'une fusion entre facultés et vertus.

« L'amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l'Esprit Saint qui nous a été donné. » — Rm 5, 5, traduction liturgique AELF

La grâce ne remplace pas l'action humaine. Elle la précède, la guérit et la rend capable d'un acte qui dépasse ses seules forces. L'homme demeure réellement sujet de ses décisions, tout en reconnaissant que l'initiative de la vie nouvelle vient de Dieu.

2. Les vertus théologales et leurs sujets La foi, l'espérance et la charité sont dites théologales parce qu'elles ont Dieu lui-même pour origine, motif et objet. Elles ne constituent pas trois facultés nouvelles : elles élèvent les puissances rationnelles déjà présentes. La foi réside dans l'intelligence, mais croire engage aussi la volonté qui commande l'assentiment : son acte principal est d'adhérer à Dieu qui révèle et à la vérité révélée. L'espérance ne réside pas dans l'irascible sensible, car son objet est le bien divin ; son sujet est donc la volonté, ou appétit intellectif, et son acte est d'attendre de Dieu la béatitude et les secours pour l'atteindre. La charité réside également dans la volonté, seule capable d'atteindre Dieu comme bien connu par l'intelligence : elle aime Dieu pour lui-même et le prochain en Dieu. (Somme théologique, II-II, q. 4, a. 2 ; q. 18, a. 1 ; q. 24, a. 1.)

Ces vertus demeurent distinctes tout en coopérant. La foi donne de connaître le terme ; l'espérance met en chemin vers le bien encore attendu ; la charité unit déjà à Dieu dans l'amour. Leur unité n'est pas confusion, mais orientation commune de la personne vers Dieu.

3. Intelligence, mémoire et volonté chez saint Jean de la Croix Saint Jean de la Croix reprend un autre vocabulaire, hérité notamment de la tradition augustinienne : l'entendement, la mémoire et la volonté sont présentés comme trois puissances spirituelles. Il leur fait correspondre les trois vertus théologales : la foi à l'entendement, l'espérance à la mémoire et la charité à la volonté. Par elles, l'âme est dépouillée de ses appuis limités et rendue disponible à l'union divine. (Montée du mont Carmel, II, 6.)

Puissance spirituelle

Vertu théologale

Travail de purification et d'union

Entendement

Foi

Renoncer à posséder Dieu par des idées ou représentations claires et marcher dans une certitude obscure

Mémoire

Espérance

Se dégager de la possession intérieure du passé et des sécurités afin d'attendre de Dieu ce qui n'est pas encore possédé

Volonté

Charité

Détacher l'amour de toute appropriation et l'ordonner entièrement à Dieu

Puissance spirituelle Vertu théologale Travail de purification et d'union Entendement Foi Renoncer à posséder Dieu par des idées ou représentations claires et marcher dans une certitude obscure Mémoire Espérance Se dégager de la possession intérieure du passé et des sécurités afin d'attendre de Dieu ce qui n'est pas encore possédé Volonté Charité Détacher l'amour de toute appropriation et l'ordonner entièrement à Dieu Cette correspondance est spirituelle et opératoire ; elle ne doit pas être transformée en taxonomie thomiste stricte. Chez saint Thomas, la mémoire intellectuelle n'est pas une puissance séparée de l'intelligence, et l'espérance a formellement son sujet dans la volonté. Chez saint Jean, dire que l'espérance purifie la mémoire décrit la manière dont elle libère l'âme de ce qu'elle retient ou possède intérieurement. Les deux cadres peuvent dialoguer à condition de respecter leur vocabulaire propre.

4. Les vertus cardinales et les puissances humaines Les vertus cardinales n'unissent pas directement à Dieu comme les vertus théologales ; elles ordonnent les puissances aux actes humains justes. « Cardinales » signifie qu'elles jouent un rôle de charnière dans la vie morale. La prudence perfectionne l'intelligence pratique en discernant le bien réalisable et les moyens ajustés ; la justice réside dans la volonté et rend à Dieu et au prochain ce qui leur est dû ; la force réside dans l'appétit irascible et tient fermement dans le bien malgré la peur, l'épreuve ou l'obstacle ; la tempérance réside dans l'appétit concupiscible et ordonne les plaisirs et les désirs sensibles selon la raison.

Il faut ici distinguer les vertus morales acquises, formées par la répétition d'actes bons sous la conduite de la raison, et les vertus morales infuses, données par Dieu pour ordonner l'action à la fin surnaturelle. Elles portent les mêmes noms et perfectionnent les mêmes puissances, mais elles ne procèdent pas de la même manière et ne donnent pas à l'acte sa mesure selon le même ordre. (Somme théologique, I-II, q. 63, a. 3-4.)

La force et la tempérance peuvent résider dans l'appétit sensible parce que celui-ci est capable de participer à la raison et d'être progressivement accordé à elle. La prudence ne remplace pas les vertus morales : elle détermine le juste moyen dans la situation concrète. Inversement, elle suppose une volonté et des appétits suffisamment droits pour ne pas transformer le raisonnement en justification d'un désir désordonné. (Somme théologique, I-II, q. 56, a. 3-6 ; q. 61, a. 2.)

Les puissances végétatives, les sens et la locomotion ne sont pas les sujets principaux de ces sept vertus. Ils sont néanmoins entraînés dans leurs actes : la tempérance ordonne l'usage de la nourriture ; la prudence éduque l'attention ; la justice et la charité conduisent la volonté jusqu'au service ; la locomotion exécute le geste commandé. Une vertu réside principalement dans une puissance, mais son acte peut se diffuser à toute la personne.

5. La charité, forme et lien des vertus Saint Thomas appelle la charité une amitié de l'homme avec Dieu, fondée sur la communion que Dieu lui offre. Elle est la plus haute des vertus théologales parce qu'elle atteint Dieu lui-même et se repose en lui, tandis que la foi et l'espérance le rejoignent encore sous le mode de la vérité à croire et du bien attendu. (Somme théologique, II-II, q. 23, a. 1 et a. 6.)

La charité est dite « forme des vertus » : non parce qu'elle remplacerait la prudence, la justice, la force ou la tempérance, mais parce qu'elle oriente leurs actes vers la fin ultime. La prudence coordonne les moyens dans l'action concrète ; la charité donne à l'ensemble sa destination surnaturelle. Une prudence séparée de la charité peut devenir calcul ; une justice sans charité risque de devenir dureté. (Somme théologique, II-II, q. 23, a. 8.)

L'unification des puissances se réalise ainsi dans l'acte de charité : l'intelligence reconnaît un bien véritable, la volonté l'aime et le choisit, les appétits sensibles s'y accordent progressivement, et le corps l'accomplit. La vertu ne supprime pas la multiplicité des puissances ; elle leur permet de concourir à un même bien.

6. La connaturalité : connaître par affinité avec le bien La connaturalité est l'affinité intérieure par laquelle une personne juge avec justesse parce qu'elle est devenue accordée au bien. Le raisonnement conclut à partir de motifs explicites ; la connaturalité reconnaît ce qui convient grâce à une disposition stable. Elle ne remplace pas l'intelligence, mais manifeste son accord avec une volonté et une affectivité rectifiées. Dans le don de sagesse, le jugement appartient à l'intelligence, tandis que la charité produit dans la volonté l'affinité avec les réalités divines. (Somme théologique, II-II, q. 45, a. 2.)

Cette connaturalité surnaturelle demeure sous le régime de la foi. Elle n'est ni une émotion religieuse ni une intuition infaillible : les habitudes désordonnées peuvent aussi rendre familier ce qui n'est pas bon. Le jugement spirituel reste donc à vérifier par la foi reçue, la raison, la prudence, l'enseignement de l'Église et les fruits de charité.

7. La vie dans l'Esprit La vie dans l'Esprit désigne l'existence de la personne qui consent habituellement à être conduite et transformée par la grâce. Il faut donc distinguer quatre réalités : les puissances sont les principes naturels de l'action ; la grâce sanctifiante renouvelle l'âme à sa racine ; les vertus infuses perfectionnent ses puissances ; la vie dans l'Esprit est le déploiement de ces dons dans toute l'existence.

« Je vis, mais ce n'est plus moi, c'est le Christ qui vit en moi. » — Ga 2, 20, traduction liturgique AELF

Cette parole ne signifie pas la disparition de la personne. Paul continue de dire « je vis ». La grâce rend l'action plus personnelle parce qu'elle délivre progressivement la liberté de ce qui l'asservit. L'union avec Dieu n'est pas l'effacement de l'homme : elle est son accomplissement dans une relation vivante.

Pour discerner La foi, l'espérance et la charité transforment-elles réellement mon intelligence, ma mémoire et ma volonté ? Ce que j'appelle une « évidence intérieure » vient-il d'une connaturalité formée par la charité ou d'un désir devenu familier par l'habitude ? Quelle vertu cardinale manque le plus à la mise en œuvre concrète de ma foi, de mon espérance et de ma charité ?